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Cinéma québécois: qui filme qui?

Les femmes signent une part grandissante des films de fiction, contribuant à la diversité des personnages et des récits.

Par Claude Gauvreau

3 décembre 2021 à 12 h 12

Mis à jour le 3 décembre 2021 à 12 h 12

La part des longs métrages de fiction réalisés par des femmes a presque doublé entre 2011 et 2019.Photo: Getty/Images

Historiquement, l’industrie du cinéma s’est développée autour de films réalisés par des hommes, ceux-ci racontant d’abord leurs propres histoires. Les femmes, quant à elles, ont été reléguées à des métiers subalternes – montage, costumes, assistanat – et à des rôles secondaires et stéréotypés à l’écran. Mais cette réalité est en train de changer. Malgré un écart persistant entre réalisateurs et réalisatrices, le cinéma québécois s’ouvre davantage aux femmes.

Ce constat est tiré de l’étude «Qui filme qui? Vers des représentations équilibrées devant et derrière la caméra», réalisée par la professeure du Département de communication sociale et publique Anouk Bélanger, la professeure émérite du Département de sociologie Francine Descarries et la cinéaste Anna Lupien (M.A. sociologie, 2011), en collaboration avec l’organisme Réalisatrices Équitables (voir encadré). Les trois autrices ont étudié 49 films québécois récents et analysé les caractéristiques de 1 017 personnages parlants.

«Un grand pas en avant a été franchi par rapport à 2011, dernière année où une étude de la même ampleur avait été réalisée au Québec, observe Anouk Bélanger. La part des longs métrages de fiction réalisés par des femmes a presque doublé, passant de 20 %, en 2011, à 38 % en 2019.»

Divers facteurs expliquent cette avancée. «La détermination des réalisatrices, les actions menées par les organismes et associations de réalisateurs et réalisatrices ainsi que les mesures de parité instaurées depuis 2013 par les organismes subventionnaires, tels que la SODEC et Téléfilm Canada, ont contribué à réduire l’écart entre la participation des réalisatrices et celle des réalisateurs», souligne la professeure.

Cela dit, beaucoup de travail reste à accomplir pour que la parité derrière la caméra soit atteinte. En 2019, les réalisatrices ont obtenu, en moyenne, environ 1,7 million $ de moins que les hommes pour réaliser leurs films. «Leur budget moyen représente 63 % de celui accordé à leurs homologues masculins, note Anouk Bélanger. On sait depuis longtemps que financer un projet de film soumis par une femme a toujours constitué un plus grand risque aux yeux des producteurs et des bailleurs de fonds. C’est un problème systémique. Mais, depuis quelques années, de nouvelles mesures incitatives, comme celles prises par la SODEC, ont favorisé les projets de réalisatrices.»

Qui sont les Réalisatrices Équitables?

Fondé en 2007, Réalisatrices Équitables vise à atteindre l’équité pour les femmes dans le domaine de la réalisation au Québec et à faire en sorte que les fonds publics soient accordés de façon plus égalitaire aux hommes et aux femmes cinéastes. L’organisme aspire également à ce qu’une place plus juste soit accordée aux préoccupations, à la vision du monde et à l’imaginaire des réalisatrices sur tous les écrans. Il cherche enfin à sensibiliser le milieu des arts médiatiques à la nécessité de diversifier les personnages féminins comme masculins écrits et mis en scène par les créateurs et créatrices d’ici et d’ailleurs, afin de s’éloigner des stéréotypes genrés.

Plus de femmes devant la caméra

L’étude montre que la présence grandissante des réalisatrices contribue à mettre en scène davantage de personnages de femmes. En 2011, les films des réalisatrices montraient 46 % de personnages féminins, contre 54 % de personnages masculins. Depuis, les réalisatrices ont équilibré leurs distributions. Dans les films des réalisateurs produits en 2019, les femmes demeurent sous-représentées (42 %), avec un seul point de pourcentage de plus qu’en 2011. Toujours en 2019, les réalisatrices ont confié aux femmes 84 % des premiers rôles, tandis que les hommes tenaient 72 % des premiers rôles dans les films des réalisateurs.

«En apprenant à faire du cinéma, les hommes ont pris des habitudes qui ont été rarement questionnées, dit la professeure. Avec plus de réalisatrices  derrière la caméra, le panorama des personnages et des récits de notre cinématographie se diversifie, tout en favorisant l’accès à un imaginaire féminin à travers les scénarios signés par des femmes.»

Personnages féminins moins sexualisés

La recherche souligne que les réalisateurs ont davantage tendance à utiliser des procédés qui sexualisent les personnages féminins, lesquels correspondent généralement à des standards de beauté et de jeunesse. «Les réalisatrices montrent moins de femmes nues ou habillées de façon sexy, surtout quand ce n’est pas pertinent pour le déroulement du récit, remarque Anouk Bélanger. Elles tournent moins de gros plans ou de ralentis sur les parties les plus sexualisées du corps féminin.»

Dans les films des réalisateurs, les personnages féminins sont souvent sans grande profondeur, alors qu’ils sont mieux développés dans les œuvres des femmes cinéastes, observent les autrices de l’étude. «Les réalisatrices présentent des personnages féminins moins unidimensionnels, contribuant ainsi à des récits plus riches et plus intéressants pour le public», note Anouk Bélanger.

Toutefois, les œuvres des réalisateurs comme celles des réalisatrices sont marquées par divers stéréotypes de genre, notamment en ce qui a trait à l’image corporelle, à l’âge, au poids et aux métiers représentés. La normalisation de stéréotypes genrés en ce qui concerne les tâches domestiques, par exemple, est si forte et si profondément intégrée qu’elle se trouve autant chez les réalisatrices que chez les réalisateurs. «Les normes sociales associées à l’hétéronormativité marquent nécessairement notre cinéma, puisqu’elles traversent l’ensemble de la société, souligne la professeure. Ce n’est pas parce qu’une femme réalise un film que celui-ci ne contiendra aucune trace de représentations sexistes ou genrées.»

Représenter la diversité

Les membres des groupes dominés ou marginalisés dans la société occupent maintenant une place un peu plus grande dans le cinéma d’ici. Les personnes racisées et les personnes autochtones sont davantage représentées, surtout dans les films des réalisatrices. Par contre, les personnes vivant avec un handicap et celles issues de la diversité sexuelle ou de genre demeurent très peu présentes dans la cinématographie québécoise récente, comme c’était le cas en 2011.

«Beaucoup de chemin reste encore à parcourir dans ce domaine, reconnaît Anouk Bélanger. Tributaire de l’évolution de la société et des mentalités, la représentation de la diversité à l’écran s’inscrit dans le contexte plus large des rapports sociaux de pouvoir et d’inégalité. Elle est devenue un enjeu de société et les pressions sont de plus en plus fortes pour qu’elle soit intégrée dans l’ensemble des œuvres.»  

Questionner la normalité

Les pratiques des organismes de financement, des agences de casting, des boîtes de production et des plateaux de tournage se sont historiquement construites au sein de rapports de sexe inégaux et ont reproduit ces rapports sans questionner leur normalité, peut-on lire dans l’étude. Certains genres cinématographiques très populaires – films de guerre, films d’action, comédies romantiques – reposent encore sur des représentations stéréotypées du masculin et du féminin.

Pourtant, l’industrie québécoise du cinéma se dépouille lentement d’un sexisme systémique et ordinaire, affirment les autrices de l’étude. «Certes, des changements positifs apparaissent devant comme derrière la caméra, mais on doit continuer de combattre le mythe de l’égalité déjà-là, insiste Anouk Bélanger. Il faut rester vigilant et consolider les gains qui ont été réalisés, des gains que notre étude permet d’identifier.»

Les Réalisatrices Équitables, poursuit la professeure, n’inscrivent pas leurs actions dans une dynamique qui cherche à dénoncer ou à condamner globalement les hommes œuvrant dans le milieu du cinéma. «Elles prônent plutôt la mixité dans la réalisation et la scénarisation des œuvres cinématographiques. L’étude met d’ailleurs en lumière que tous les films réalisés par des femmes en 2019 ont été scénarisés ou coscénarisés par des femmes, et que tous les films réalisés par des hommes ont été scénarisés ou coscénarisés par des hommes.»

Au final, la recherche appelle à la participation des femmes aux diverses étapes du processus d’idéation, de création et de diffusion des œuvres, condition essentielle à la construction d’une représentation du monde plus équitable et diversifiée.

L’étude a été menée avec le soutien du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), du Service aux collectivités de l’UQAM (SAC) et de la Fondation Solstice. L’analyse des personnages a été effectuée par les étudiantes à la maîtrise en communication (concentration cinéma et images en mouvement) Marie Braeuner et Sophie Lambert, également réalisatrices et membres de Réalisatrices Équitables.

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