Campements urbains

Il faut régler le problème du logement social en amont, préviennent les experts.

19 Août 2021 à 10H03

Le campement érigé durant l'été 2020 le long de la rue Notre-Dame a été démantelé par la Ville de Montréal au début du mois de décembre.Photo: Getty Images

Les petits campements urbains existent depuis longtemps à Montréal (ils sont souvent situés sous les viaducs), mais la taille du campement Notre-Dame, qui a fait les manchettes à l'automne 2020, était de l'ordre du jamais-vu. «Le phénomène est là pour rester et il risque de prendre de l'ampleur au cours des prochaines années», affirme le professeur du Département de géographie Sylvain Lefebvre.

À la demande du commissaire aux personnes en situation d'itinérance à la Ville de Montréal, Serge Lareault (B.A. communication, 1993), Sylvain Lefebvre et le doctorant en études urbaines Jérémy Diaz (M.Sc. géographie, 2015) ont produit une revue de la littérature sur les campements urbains à l'échelle nord-américaine. «L'objectif était de mieux comprendre le phénomène et de répertorier les bonnes pratiques, autant en matière de gestion et de suivi, si on décide de les tolérer, que de relocalisation ou de démantèlement», précise le professeur.  

Un phénomène urbain

Avec la pandémie, le phénomène des campements urbains s'est accentué dans les grands centres urbains des États-Unis, mais aussi au Canada, plus particulièrement sur la côte ouest, où la température est plus clémente, ont constaté les chercheurs. Les types de campement, leur taille et leurs résidants varient énormément d'un endroit à un autre. «Ça peut être quelques personnes comme une centaine, souligne Sylvain Lefebvre. On y retrouve des personnes itinérantes de longue date et d'autres ayant perdu leur logement depuis peu, qui sont incapables d'en trouver un nouveau.»

Entre démantèlement et tolérance

Le dénominateur commun à la plupart des campements urbains est l'absence de reconnaissance légale. Il existe toutefois une jurisprudence internationale, par le truchement des Nations Unies, selon laquelle il est interdit à un gouvernement de chasser les occupants d'un campement sur un terrain public s'il n'y a pas une offre satisfaisante pour les loger ailleurs.

«Pour les autorités locales, il est extrêmement difficile de naviguer dans cette zone grise, car elles doivent gérer les conséquences immédiates de l'installation d'un campement, sans nécessairement posséder tous les leviers décisionnels pour pouvoir reloger ces personnes.»

Sylvain Lefebvre

Professeur au Département de géographie

Les autorités municipales (ou le propriétaire du terrain s'il s'agit d'un lot privé) font habituellement appel aux forces policières afin de démanteler les campements urbains. «Il y a des cas de figure où cela se déroule rapidement, sans compromis, en jetant aux ordures les biens des occupants. On peut aussi le faire de manière plus sensible, en accompagnant les occupants, par exemple, pour leur trouver en toit en refuge ou ailleurs.»

Une autre avenue existe: la tolérance. «On autorise le campement sur un terrain privé ou public, souvent un terrain vacant ou une friche, ou encore dans un stationnement, mais pour une durée déterminée, explique Sylvain Lefebvre. La finalité, bien sûr, demeure une réinsertion éventuelle dans de véritables logements.»

Un sentiment de liberté

Si certaines personnes en situation d'itinérance souhaitent utiliser les services d'un refuge et éventuellement se trouver un nouveau logis, d'autres tiennent mordicus à la liberté que leur procure le campement, ont constaté Sylvain Lefebvre et Jérémy Diaz. Ces récalcitrants refusent d'aller dans les refuges, où ils trouvent qu’il y a trop de contraintes: heures d'entrée et de sortie, interdiction de consommer de l'alcool et de la drogue, d'y amener un animal, d'être en couple, etc.

«Plusieurs personnes choisissent de vivre dans un campement, car elles ont un sentiment de liberté et de contrôle sur leur vie, de même qu'un sentiment d'appartenance, de solidarité et d'entraide envers les autres résidants», note Jérémy Diaz.

On retrouve dans les campements les mêmes dynamiques sociales que l'on retrouve ailleurs dans la ville: tensions entre sous-groupes, luttes de pouvoir, criminalité.

«La Santé publique, les services policiers et les intervenants sociaux qui gravitent autour des campements pour s'assurer que tout s'y déroule bien ont la tâche complexe de maintenir une certaine forme de cohésion et de paix sociale», notent les chercheurs.

Les tiny houses

Lors de son passage à Portland avec ses étudiants dans le cadre du cours Grands projets urbains: analyse, critique et intervention, Sylvain Lefebvre a vu deux villages de tiny houses, ces petites maisons avec eau courante et électricité. Souvent bricolées à partir d'anciens conteneurs ou de cabanons, ces petites maisons sont tolérées pour une période déterminée, jusqu'à la reconversion du terrain par son propriétaire.

Une mini maison située dans le Dignity Village à Portland, en Oregon.
Photo: Wikipedia

«Des agences effectuent des suivis de ces villages de mini maisons et on a constaté qu'à partir du moment où le village est bien organisé et que la sécurité y est assurée, la formule fonctionne, affirme Sylvain Lefebvre. En plus, on note un bon taux de réemploi et de relocalisation dans des logements plus conventionnels par la suite.»

Est-ce que ce type de village serait envisageable au Québec ? «Malgré nos hivers rigoureux, cela pourrait fonctionner», estime le professeur.

Un problème à régler en amont

Les campements urbains peuvent représenter une solution temporaire viable, comme le démontrent les deux chercheurs, mais ils posent à tout coup le défi de la cohabitation urbaine. «On tombe rapidement dans le syndrome NIMBY – not in my backyard, remarque Sylvain Lefebvre. On aura beau être ouvert et favorable à l'installation d'un campement, le réflexe est: "pas derrière chez moi, parce que ça fait baisser la valeur de ma propriété".»

Les commerçants ne veulent pas non plus que les campements soient situés à proximité de leur magasin, car ils estiment que cela fait fuir leur clientèle, poursuit le professeur. «Pourtant, si on veut que les intervenants en santé et les travailleurs sociaux puissent accéder facilement aux personnes qui résident dans les campements, il faut une localisation centrale. Déplacer les campements en périphérie des centre-ville ne constitue donc pas une bonne solution.» 

À la base, les campements surgissent parce qu’on ne parvient pas à résoudre le manque criant de logement abordable.

«Si on ne s'attaque pas à ce problème, on va voir le phénomène prendre de l'ampleur et les campements grossir sans cesse.»

Jérémy Diaz

Doctorant en études urbaines

Et, à un moment, il n’y aura plus d'acceptabilité sociale. «C'est toujours ainsi: au départ, on est plutôt en accord avec ces campements, on se dit progressiste et on a l'âme charitable, mais plus les campements grossissent, plus les problèmes surgissent et plus le contrat social vacille», ajoute le doctorant.

Le danger qui guette les gouvernements qui tolèrent les campements urbains est aussi celui de banaliser l'itinérance et de se désengager du dossier. «Dans un contexte de crise du logement et de disparité croissante des richesses, il importe de s'attaquer à la source du problème, estime également Sylvain Lefebvre. Toutes les études le démontrent: les approches punitives de l'itinérance coûtent beaucoup plus cher à la société que de construire des logements sociaux!»

Une idée pour de la recherche-action ? 

Il s'effectue amplement de recherche sur l'itinérance, notamment à l'UQAM, mais très peu sur les formes d'accommodement ou sur la pertinence du maintien des campements urbains, remarque Sylvain Lefebvre. «Sur le plan méthodologique, cela pose plusieurs défis, car il faudrait suivre l'évolution d'un campement en temps réel pour en saisir les dynamiques. Cela dit, il s'agirait d'un excellent projet de recherche, d'autant plus que les travaux du Collectif Ville Autrement portent déjà sur les usages transitoires des espaces et terrains vacants au centre-ville

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