Art et intelligence artificielle aux MIT Press

Dans son essai, Sofian Audry analyse le potentiel artistique de l’apprentissage automatique.

18 Novembre 2021 à 16H30

Vue de l'installation immersive Sensefactory, basée sur l'intelligence artificielle, que Sofian Audry a coréalisée avec une équipe internationale d'artistes, de designers et de technologues. 
Photo: Sebastian Lehner

Depuis une dizaine d’années, on assiste à l’émergence d’un mouvement artistique qui s’appuie sur l’apprentissage automatique en tant que média et source d’inspiration. L’évolution de ce mouvement est au centre de l’ouvrage Art at the Age of Machine Learning, qui paraîtra aux Massachusetts Institute of Technology (MIT) Press le 23 novembre prochain. Signé par le professeur de l’École des médias Sofian Audry (M.A. communication/médias interactifs, 2010), cet essai s’intéresse aux rapports entre intelligence artificielle et arts numériques.

Basé sur différents types d’algorithmes, l’apprentissage automatique est un champ de l’intelligence artificielle qui donne aux ordinateurs la capacité d’apprendre par eux-mêmes. «Sa beauté est qu’il permet de concevoir des programmes pouvant générer des images et du texte à partir de données que nous leur fournissons, observe Sofian Audry. Dans mon bouquin, j’ai voulu montrer la richesse des approches artistiques fondées sur les algorithmes d’apprentissage, qu’il s’agisse de musique, d’arts visuels, de cinéma ou de littérature.»

Lui-même artiste et chercheur interdisciplinaire, Sofian Audry codirige le réseau international de recherche-création en arts, cultures et technologies Hexagram. Il a commencé ses recherches pour son ouvrage en 2017, alors qu’il menait des études postdoctorales au MIT. S’inspirant de l'intelligence artificielle, de la biologie et des sciences cognitives, ses œuvres prennent souvent la forme d’installations interactives et d’environnements immersifs qui se déploient, entre autres, sur le web et dans l'espace public. Elles ont été présentées lors d’événements et dans des lieux d'exposition majeurs, tant à l'échelle nationale qu’internationale: Ars Electronica, Centre Georges-Pompidou, Dutch Design Week, Festival Elektra, International Digital Arts Biennale, International Symposium on Electronic Art.

Sofian Audry a écrit son essai à l’intention des étudiants en médias interactifs et des artistes qui n’ont pas nécessairement des connaissances informatiques approfondies, mais qui souhaitent comprendre les possibilités offertes par l’intelligence artificielle. «On y trouve des illustrations et des images d’œuvres facilitant la compréhension de certains concepts», note le professeur. L’ouvrage contient un avant-propos du professeur de l’Université de Montréal Yoshua Bengio, reconnu comme l’une des sommités mondiales en intelligence artificielle.

Automatiser les tâches humaines

Les systèmes d’apprentissage automatique sont maintenant utilisés comme des outils de création dans diverses disciplines artistiques: musique, cinéma, littérature, danse, etc. «L’industrie et les scientifiques développent des programmes d’apprentissage automatique qui permettent d’opérationnaliser et d’accélérer des tâches humaines, note le professeur. Un réalisateur de films documentaires, par exemple, qui souhaite traiter des images d’archives à partir de bases de données, peut recourir à l’apprentissage automatique pour faciliter son travail.»

Certains artistes appartenant au courant des nouveaux médias ou des arts numériques se servent de l’apprentissage automatique de manière expérimentale, alors que d’autres l’utilisent pour créer des œuvres réflexives qui questionnent les nouvelles technologies, poursuit Sofian Audry. «Comme les algorithmes d’apprentissage permettent de manipuler à la fois des images, du son et du texte, les frontières entre les disciplines deviennent de plus en plus poreuses. On voit ainsi des créateurs en arts visuels travailler avec des artistes en musique ou en littérature électronique afin d’explorer de nouveaux contenus et de nouvelles formes d’expression.»

Un art sans artiste?

Dans son ouvrage, le chercheur déconstruit certains mythes, notamment celui selon lequel l’apprentissage automatique crée de l’art par lui-même, sans que l’artiste n’ait besoin d’intervenir. Cette idée n’est pas nouvelle. «Dans les années 1950, le peintre et sculpteur suisse Jean Tinguely avait conçu une série de machines à dessiner, appelées "Méta-Matics"», mentionne-t-il. L’utilisateur fixait à l’extrémité d’une tige mécanique une craie, un crayon, un stylo à bille ou encore un feutre, qui couvrait de traits le papier posé sur un support prévu à cet effet. Quelques instants plus tard apparaissait un dessin, dont les motifs se répétaient à l’infini. Tinguely voulait montrer que la machine, le constructeur et l’utilisateur participaient à parts égales à la réalisation de l’œuvre.

«Les artistes sont toujours derrière les œuvres et font des choix, y compris en intelligence artificielle, souligne Sofian Audry. Un artiste peut choisir le type de base de données au moyen de laquelle l’algorithme d’apprentissage sera entraîné, réaliser des expériences ou retravailler le système. Nous sommes encore loin d’une machine entièrement autonome capable de créer de l’art. Mais cela ne signifie pas, par ailleurs, que les programmes informatiques et les technologies ne jouent aucun rôle dans le processus de création.»  

Décloisonner l’art et la science

À la fois outil, matériau et activité créatrice, la programmation informatique constitue la pierre d'assise de la pratique artistique du professeur. «Mes algorithmes d’apprentissage-machine s'articulent à des matériaux multiples – images, lumière, sons, mouvements –, engendrant des pièces aux formes variées et hybrides, dit-il. Basé sur l’interdisciplinarité et la collaboration, mon travail participe au décloisonnement des territoires de l'art et de la science.»

L’une de ses œuvres récentes, l'installation immersive Sensefactory, créée en 2019, propose au public de vivre une expérience multisensorielle à travers un environnement architectural pneumatique, baigné de lumière, de sons, d’odeurs et de couleurs, qui change de forme et se dessine sous nos yeux. «Il s’agit d’une œuvre collective dynamique, inspirée du travail du Bauhaus, à laquelle ont collaboré plusieurs autres artistes, dont des designers et des architectes. Mon rôle, somme toute limité, consistait à contrôler les éléments lumineux et à activer la transformation de l’espace.»

Avec l’artiste Erin Gee, Sofian Audry a aussi créé To the sooe, un objet sonore qui diffuse une voix humaine murmurant les mots générés par un réseau de neurones artificiels, lui-même entraîné avec le texte du roman Les hauts de Hurlevent d'Emily Brontë. Le réseau analyse le texte caractère par caractère, se familiarisant avec l'univers syntaxique du livre pour produire sa propre voix.

«Mon travail de recherche-création vise à développer de nouvelles formes d’expériences esthétiques et sensorielles, dit le professeur. Je cherche à m’approprier les technologies de l’intelligence artificielle, à les explorer librement, et ce, de manière alternative à certains modèles proposés par l’industrie.»

PARTAGER