Abeilles des villes, abeilles des champs

Une variété de contaminants affectent les abeilles et les larves, tant à la ville qu’à la campagne.

15 Février 2021 à 14H45

Série En vert et pour tous
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La reine de la ruche se distingue des abeilles butineuses par sa taille, comme on l'aperçoit sur cette photo prise dans une ruche située dans les Laurentides. Photo: Carla Mahé

La spécialiste des abeilles Monique Boily observe depuis quelques années un engouement indéniable pour l'apiculture urbaine. «En 2012, on dénombrait 165 ruchers sur l'île de Montréal; on en compte aujourd'hui plus de 1200!», souligne la professeure associée au Département des sciences biologiques. Cette popularité grandissante va de pair avec la croyance selon laquelle les abeilles des villes seraient moins affectées par les pesticides que celles des champs, exposées notamment aux néonicotinoïdes, cette classe d'insecticides qualifiés de «tueurs d'abeilles». La question se pose: l'environnement des villes est-il plus salutaire à la santé des abeilles? 

La diplômée Carla Mahé (M.Sc. biologie, 2020) a fait de cette question le sujet de son mémoire, sous la direction de Monique Boily et de sa collègue Catherine Jumarie. Les trois chercheuses viennent de publier les résultats de cette étude dans Environmental Research

Pesticides, métaux, terres rares et produits pharmaceutiques

Elles ont procédé à un bilan de santé en règle de plusieurs abeilles butineuses et de larves (âgées de 9 jours) provenant de trois ruchers montréalais et de trois ruchers des Laurentides, en s'intéressant à des biomarqueurs spécifiques afin de relever les traces de contaminants dans leurs tissus. «Nous avons été surprises de constater qu'il y a autant de contaminants en milieu urbain qu'en milieu rural», observe Monique Boily.

Les concentrations d'insecticides, par exemple, sont plus élevées chez les butineuses urbaines, tandis que les concentrations d'herbicides sont plus élevées en milieu rural. «C'est normal car ce sont les monocultures qui utilisent le plus d'herbicides, alors que les insecticides sont utilisés par les administrations municipales pour l'entretien de leurs parcs et de leurs pelouses», note Monique Boily. Chez les larves, les concentrations d'herbicides, de pesticides et de fongicides sont semblables dans les deux milieux.

Les tissus des abeilles présentaient également des traces de produits pharmaceutiques. «Les concentrations étaient plus élevées chez les butineuses urbaines, poursuit la professeure. On parle de deux fois plus pour l'acétaminophène et de dix fois plus pour la cyclophosphamide, une molécule anticancéreuse utilisée notamment dans le traitement du cancer du sein et de l'ovaire. On a également retrouvé des traces de caféine, d'anti-inflammatoires et d'antibiotiques.»

La proximité avec les grands axes routiers explique sans peine que les chercheuses aient trouvé des traces de métaux chez leurs butineuses urbaines. «Le plomb a été détecté dans une proportion six fois plus élevée chez celles-ci par rapport à leurs consoeurs rurales», note Monique Boily. Les larves en milieu urbain avaient aussi emmagasiné une plus grande concentration de métaux que celles en milieu rural.

Signe des temps modernes, l'analyse a démontré la présence de terres rares, utilisées dans la fabrication de nos téléphones intelligents, tablettes et ordinateurs portables, mais uniquement chez les butineuses en milieu urbain.  

La qualité de l'eau

D'où proviennent tous ces contaminants ? «Certains sont dans l'air et adhèrent au corps velu des abeilles. D'autres se retrouvent dans les plantes et les fleurs qu'elles butinent, et fort probablement dans l'eau qu'elles consomment», explique Monique Boily. 

Il est difficile de contrôler l'approvisionnement en eau des abeilles, précise-t-elle. «Certains apiculteurs préconisent l'installation de réservoirs d'eau à proximité des ruchers, mais les abeilles seront toujours plus attirées par l'eau qui pointe du sol et elles ne font pas la distinction entre une eau croupie et une eau potable.»

Il est également probable que les suppléments donnés aux abeilles pour les aider à traverser l'hiver, une espèce de sirop à base d'eau, puisse faire partie du problème. «Nous ne savons pas d'où vient l'eau utilisée par les apiculteurs», note la chercheuse. 

Abeilles sentinelles

Comme le proverbial canari dans la mine, les abeilles agissent comme des sentinelles de la qualité de l'air et de l'eau. «Ce qui affecte les abeilles domestiques affecte aussi les bourdons, les abeilles solitaires ainsi que plusieurs autres insectes», précise Monique Boily. 

L'étude menée par Carla Mahé représentait un instantané sur un échantillon d'abeilles et de larves de l'été 2018. «Il serait intéressant de faire un suivi de deux ou trois ruches pendant quelques années pour observer la survie des abeilles et des larves», suggère la professeure, notant qu'il y a très peu d'études sur l'impact des métaux et des produits pharmaceutiques sur les abeilles.

Monique Boily rappelle que la quantité d'abeilles domestiques est maintenue de manière artificielle, car les apiculteurs refourbissent leurs ruchers au printemps en fonction des pertes subies durant l'hiver. «Cela passe complètement inaperçu, déplore-t-elle. Certains apiculteurs perdent parfois 50 % de leurs ruches chaque hiver et ils doivent constamment réinvestir temps et argent. Imaginez si les agriculteurs perdaient 50 % de leur troupeau ou même juste 25 %. Ça ferait beaucoup plus de bruit!»

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