L’univers vertigineux et virtuellement infini de YouTube, dont l’acte de naissance remonte à 2005, est aujourd’hui considéré comme un fait de civilisation majeur. Avec 100 heures de nouvelles vidéos publiées chaque minute et plus d’un milliard de visiteurs uniques par mois – qui y passent en moyenne 15 minutes par jour –, YouTube constitue le troisième site Internet le plus visité, après Google et Facebook.
Antonio Dominguez Leiva, professeur au Département d’études littéraires et l’un des responsables de la revue numérique Pop-en-Stock, s’est penché sur ce phénomène de la culture populaire contemporaine pour lui consacrer un essai intitulé YouTube Théorie (Les Éditions de Ta Mère).
Selon lui, YouTube est l’emblème de la culture de la convergence, une sorte d’hypermédia qui, en plus des vidéoclips musicaux, offre des extraits de films – fictions, documentaires – et d’émissions de télévision – information, débats, quizz –, des jeux vidéo, des clips publicitaires, des audiobooks, des images fixes, etc. «You Tube phagocyte les autres médias et ceux-ci sont forcés, en retour, de se mettre à son diapason, dit Antonio Dominguez Leiva. Vous avez réalisé un film et vous voulez en faire la promotion ? Vous avez produit une émission de télévision et vous souhaitez diffuser ses moments les plus significatifs ? You Tube est là, incontournable, servant de relais pour la viralisation des contenus de tous les médias.»
Dans la mesure où il permet d’échanger des contenus et de les commenter, YouTube fonctionne aussi sur le modèle des réseaux sociaux. «Phénomène intergénérationnel, le site se prête maintenant à des usages extrêmement diversifiés qui touchent tous les publics, note le professeur. C’est ce qui fait sa force et c’est ce qui explique pourquoi Google a fait son acquisition en 2006 pour 1,65 milliard de dollars.»
«You Tube phagocyte les autres médias et ceux-ci sont forcés, en retour, de se mettre à son diapason.»
Antonio Dominguez Leiva,
professeur au Département d’études littéraires
Antonio Dominguez Leiva qualifie YouTube de «vertige néobaroque», une expression qu’il emprunte au sémiologue italien Omar Calabrese. «L’expression permet de désigner une série de phénomènes – vitesse, frénésie, fragmentation, excès – qui caractérisent la culture populaire et qui constituent en même temps des traits de l’univers YouTube», observe le professeur.
Le règne de l’excès
Bien que certains contenus dits hard (scatophilie, cadavres, pornographie) soient exclus de YouTube, celui-ci s’adonne au culte de l’excentricité, soutient Antonio Dominguez Leiva. «Le site est voué à la célébration des excès en tout genre, que l’on parle d’exploits sportifs, médiatiques ou aventuriers, de ratages – accidents variés –, de faits divers ou d’anomalies. Il favorise l’expression de désirs et de fantasmes individuels, fussent-ils marginaux, à plus forte raison parce qu’ils sont marginaux.»
Forme particulière de l’excès, une culture du risque s’y manifeste, notamment dans des clips de défis et de records plus ou moins absurdes: passer des objets improbables dans un mélangeur, se remplir le vagin d’une boîte de spaghetti ou faire danser une prison surpeuplée au rythme de la chanson Thriller de Michael Jackson.
Déficit d’attention
Les clips sur YouTube imposent un rythme de consommation boulimique de micro-récits composés de fragments d’émissions de télévision, de films, de spectacles, de matchs sportifs, où triomphe l’image choc. «Cela contribue à redéfinir notre rapport au récit et à l’image, consommés tous deux en des temps record et tout de suite remplacés par de nouveaux contenus surgis des multiples fenêtres entourant toute capsule publiée sur le site. YouTube est en cela l’héritier direct de la pratique télévisuelle du zapping qui s’est désormais imposée comme mode privilégié de réception des contenus médiatiques», souligne le professeur.
YouTube alimenterait ainsi le déficit de l’attention. «Un déficit qui ne touche pas seulement les enfants et les adolescents mais qui nous contamine tous dans notre rapport à la culture et à l’information en général», affirme Antonio Domiguez Leiva.
Un dispositif consumériste
Conçu à l’origine comme une plateforme communautaire de partage de vidéos, YouTube a été rapidement investi par les industries culturelles de l’entertainment. «À l’instar de Facebook, YouTube est une métaphore du néolibéralisme, dit le professeur, le véhicule du laissez-faire appliqué à la culture, l’incarnation de la main invisible.» S’il est possible d’enrichir le site de contenus intéressants, qui n’obéissent pas nécessairement à l’impératif du divertissement, on sait que ces contenus seront inévitablement mis à plat et digérés au sein d’un dispositif essentiellement consumériste, lequel entretient une cacophonie des images, continue Antonio Leiva. «Des entretiens avec de grands écrivains ou de grands penseurs côtoient ainsi des vidéos sur des chatons qui tirent une chasse d’eau dans une salle de bain. Comme disait le linguiste Noam Chomsky, plus on parle de choses insignifiantes, moins on discute de choses importantes.»