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Un outil de santé publique méconnu

Le processus d’aide multicritère à la décision permet de lutter plus efficacement contre la maladie de Lyme.

Par Pierre-Etienne Caza

19 juin 2015 à 8 h 06

Mis à jour le 19 juin 2015 à 15 h 06

Les tiques à pattes noires (du nom scientifique Ixodes scapularis) transmettent la bactérie Borrelia burgdorferi, responsable de la maladie de Lyme.Photo:Jim Gathany

D’abord recensée aux États-Unis puis en Europe, la maladie de Lyme a fait son apparition au Québec depuis une dizaine d’années. Les autorités en santé publique se dotent des meilleurs outils afin de surveiller les zones à risque et c’est dans cette optique que le professeur Jean-Philippe Waaub, du Département de géographie, fait connaître le processus d’aide multicritère à la décision. «Il s’agit d’un outil incontournable afin de prioriser les interventions pour une problématique donnée, notamment dans le domaine des zoonoses comme la rage et des maladies vectorielles comme le virus du Nil et la maladie de Lyme», affirme celui-ci.

Le professeur a participé de 2010 à 2013 à un projet-pilote portant sur l’utilisation du processus d’aide multicritère à la décision dans le cas de la maladie de Lyme, en collaboration avec l’Institut national de santé publique du Québec et la Direction de la santé publique de la Montérégie. Le projet, dirigé par la professeure Denise Bélanger, de l’Université de Montréal, a connu du succès et l’Agence de la santé publique du Canada a ensuite approché Jean-Philippe Waaub afin de faire connaître cet outil à travers le pays. «On m’a demandé de mettre sur pied des formations d’une ou deux journées, en français et en anglais, pour les fonctionnaires de la santé publique au Canada», souligne-t-il. Son équipe a donné des formations au Québec et en Colombie-Britannique en mars dernier.

Suisse vs Québec

Plusieurs étudiants de maîtrise, de doctorat et de postdoctorat ont collaboré au projet-pilote en s’intéressant à divers aspects de la gestion et de la prévention de la maladie de Lyme. Un article publié récemment dans BMC Public Health dont le professeur Waaub est cosignataire fait état d’une étude comparative entre le canton de Neufchâtel, en Suisse, aux prises avec la maladie de Lyme depuis des décennies, et la Montérégie, où la maladie est apparue depuis une dizaine d’années en raison du réchauffement climatique. «En Suisse, les gens sont sensibilisés à la maladie et adoptent des comportements préventifs appropriés – porter des vêtements protecteurs, utiliser des insectifuges sur leur terrain et vérifier la présence de tiques –  dans une plus grande mesure qu’au Québec, où la maladie est moins connue et n’en est qu’à un stade émergent», souligne le chercheur.

Une vue d’ensemble

L’Institut national de santé publique possède toutes les connaissances scientifiques nécessaires pour affronter le problème de la maladie de Lyme, souligne Jean-Philippe Waaub, mais il faut organiser ces connaissances. «Les problématiques complexes comme celles de santé publique sont multidisciplinaires par définition et requièrent une vision d’ensemble. C’est ce qu’apporte un processus d’aide multicritère à la décision.»

Réalisé à l’aide d’un logiciel spécialisé, ce processus comporte huit étapes. «L’idée est de prendre des décisions basées sur des connaissances, explique le chercheur. C’est une espèce de matrice avec des scénarios et des actions à évaluer à l’aide d’indicateurs, d’échelle de mesure et de préférences.»

Les huit étapes du processus d’aide multicritère à la décision

1. Définir le problème – rechercher les acteurs, les parties prenantes.
2. Dresser la liste des solutions (actions) possibles ou envisageables.
3. Identifier et structurer les enjeux des parties prenantes sous la forme de critères.
4. Évaluer les critères : choix des indicateurs, détermination des échelles de mesure, structuration des préférences.
5. Formaliser les systèmes de valeurs en présence : pondération des critères.
6. Évaluer les performances des actions.
7. Agréger les préférences globales.
8. Construire un groupe robuste de solutions.

La capacité de tenir compte des systèmes de valeur des parties prenantes est l’une des grandes forces de cet outil, poursuit le chercheur. On attribue une valeur à chaque critère – c’est-à-dire que l’on priorise les aspects que l’on juge les plus importants, par exemple les coûts, les données épidémiologiques, l’acceptabilité sociale, les enjeux environnementaux, les difficultés techniques. Le logiciel et ses algorithmes permettent ensuite d’obtenir une représentation claire du problème. «Cela en fait un outil de travail collaboratif inestimable, puisqu’il permet de se concerter et de négocier en vue d’une décision éclairée avec des données tangibles, et non uniquement intuitives comme c’est trop souvent le cas. Même dans l’éventualité où les parties prenantes ne se rendent pas jusqu’à la prise de décision, elles pourront mieux comprendre le problème auquel elles font face et en aviser les autorités compétentes le cas échéant», explique le professeur.

Réticences à la nouveauté

Jean-Philippe WaaubPhoto: Émilie Tournevache

La chargée de cours Johanne Léveillée, du Département de géographie, a participé au projet en étudiant les difficultés d’implantation des nouveaux outils dans les organisations. «La mise en œuvre de ce type d’outil se bute parfois à des réticences, pour toutes sortes de raisons, reconnaît Jean-Philippe Waaub. C’est ce que l’on appelle les freins à l’innovation dans les institutions et les organisations. On a vécu le même phénomène dans le passé avec les systèmes d’information géographique. Il y a une résistance de la part des gestionnaires, surtout en période d’austérité.»

Les bénéfices sont pourtant indéniables, soutient le chercheur. «C’est un outil performant dont on ne peut plus se passer quand on l’a essayé, dit-il. Terminée l’époque du chiffrier Excel en vase clos, sans vue d’ensemble! Et on peut l’appliquer autant pour la gestion de crise que pour la gestion quotidienne d’un dossier ou d’une problématique.»

Le guide pratique, le guide de logiciel et le guide de mise en œuvre du processus seront disponibles dans les mois qui viennent sur le Web à travers les réseaux de diffusion de l’Agence de la santé publique du Canada. «On peut faire appel à un consultant pour implanter le processus au sein de son organisation, mais la voie idéale est de former des employés qui n’auront par la suite qu’à suivre des cours de mise à niveau au besoin», explique Jean-Philippe Waaub. Le spécialiste estime qu’implanter un tel processus peut prendre de trois à six mois, selon le degré de préparation de l’organisation.