Après la cognition sociale, les esprits non humains, l’origine et l’évolution de la créativité, une nouvelle facette de l’esprit humain sera explorée à l’UQAM les 8, 9 et 10 juin prochains, lors du colloque Cognitio, qui s’adresse aux jeunes chercheurs en sciences cognitives. L’édition 2015 du colloque, organisée sous les auspices de l’Institut des sciences cognitives, portera sur les esprits atypiques et sur la notion de trouble mental. Les participants se demanderont, notamment, si les troubles mentaux peuvent se réduire à des désordres neurologiques et s’il est possible de construire une science psychiatrique qui s’éloigne de la stigmatisation de ceux qui sont différents.
«Nous avons choisi ce thème parce qu’il permet de faire appel à plusieurs approches disciplinaires, comme la psychologie, les neurosciences, la philosophie, l’anthropologie, la linguistique ou l’informatique cognitive», explique Sarah Arnaud, doctorante en philosophie et membre du comité d’organisation du colloque. La jeune chercheuse présentera une communication intitulée «Emotional Access in Autism», sujet central de sa thèse, qui est codirigée par Luc Faucher, professeur au Département de philosophie.
Les esprits atypiques désignent généralement des états mentaux et cognitifs qui s’écartent d’un fonctionnement prétendument normal de l’esprit humain, ce qui soulève de nombreuses questions. «Il peut s’agir de troubles mentaux, de pathologies ou de handicaps, attribuables dans certains cas à des lésions neuronales, dit Sarah Arnaud. Les esprits atypiques, toutefois, renvoient aussi à des états qui témoignent des différences et des potentialités de l’esprit humain. Pensons, par exemple, aux personnes douées, à celles ayant des capacités de mémorisation ou des facultés d’apprentissage hors du commun, ou encore à des individus qui voient des couleurs en écoutant une musique ou qui ont un goût en bouche en voyant des objets, un phénomène étonnant appelé synesthésie.»
Deux conceptions
Les connaissances sur des troubles mentaux spécifiques comme l’autisme, la schizophrénie, l’épilepsie, la maladie de Parkinson ou l’Alzheimer ont beaucoup progressé, observe la doctorante. «Par contre, plus les recherches sur le fonctionnement du cerveau avancent, plus il est difficile de s’entendre sur une définition générique de la notion de trouble mental.»
Des chercheurs soutiennent que l’esprit est réductible à un ensemble de processus neurologiques, alors que d’autres tiennent à distinguer les troubles mentaux des troubles neurologiques. Cette distinction est-elle le dernier bastion de la conception dualiste qui sépare les troubles affectant le corps et ceux affectant l’esprit ? Peut-on éliminer cette distinction sans réduire les troubles mentaux à des désordres neurologiques?
«Les troubles mentaux, tels que la maladie de Parkinson et l’Alzheimer, sont souvent associés à des désordres physiques ou neurologiques ayant un impact sur le comportement et sur les capacités intellectuelles, affectives et de communication des individus, note Sarah Arnaud. Pourtant, ce ne sont pas tous les troubles mentaux qui sont liés à des dysfonctionnements neurologiques.» Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), la bible de la psychiatrie, répertorie des troubles mentaux qui font référence à des types de comportements plutôt qu’à des désordres neurologiques. «La question de savoir si ces comportements pourraient être associés à des troubles neurologiques encore inconnus demeure ouverte.»
La jeune chercheuse croit qu’il est possible d’envisager des troubles de l’esprit qui possèdent des éléments irréductiblement mentaux, c’est-à-dire qui ne se réduisent pas à des fonctions neuronales ou physiques. «C’est le cas de ceux liés à la conscience, à l’intentionnalité, aux émotions ou à certaines capacités de communication», dit-elle. Peut-on considérer l’existence d’éléments irréductiblement mentaux sans être prisonnier d’une conception dualiste des rapports entre le corps et l’esprit? La question mérite d’être posée.