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Un phénomène en progression

Un laboratoire de recherche, codirigé par Jean-Marc Fontan, analysera l’impact social des fondations philanthropiques.

Par Claude Gauvreau

3 décembre 2015 à 17 h 12

Mis à jour le 4 décembre 2015 à 13 h 12

Les 150 plus grandes fondations au Canada versent chaque année plus d’un milliard de dollars en dons à des donataires reconnus. Photo: Istock

Éliminer la pauvreté dans un quartier donné, réduire le taux de décrochage dans une école, faire travailler des personnes souffrant d’un handicap…Voilà autant de missions sociales que des fondations philanthropiques – privées, publiques ou communautaires – appuient dans différentes régions du pays. En 2013, les 150 fondations canadiennes les plus importantes (voir encadré) ont versé des dons à des organismes œuvrant principalement dans les domaines de l’éducation et de la recherche, des services sociaux et de la santé, des arts et de la culture, des activités internationales ainsi que du développement et du logement.

Quel sont les fondements de l’action philanthropique ? Quels sont les rouages des fondations donatrices ? Quel est leur impact social? Ces questions seront au cœur des travaux du Laboratoire montréalais de recherche sur la philanthropie canadienne, lancé en juin dernier à l’UQAM. Codirigé par les professeurs Jean-Marc Fontan, du Département de sociologie, et Peter Elson, de l’Université de Victoria, le Laboratoire regroupe une dizaine de chercheurs canadiens, québécois, américains et européens. Il a mis sur pied un programme de recherche d’une durée de trois ans, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) ainsi que par quatre partenaires: la Fondation publique Trillium –  soutenue par le gouvernement ontarien –, Fondations philanthropiques Canada (FPC), Fondations communautaires du Canada (FCC) et Institute for Community Prosperity.

FPC est un organisme parapluie regroupant des fondations privées, dont les conseils d’administration sont formés majoritairement de personnes représentant les intérêts d’une famille ou d’une entreprise. FCC vise, pour sa part, à soutenir des communautés données avec des fonds provenant de donateurs ou de mécènes.

Le Laboratoire a créé quatre groupes de travail qui se pencheront sur des thématiques particulières: les rapports entre la philanthropie et l’État au Canada; la fiscalité et la gouvernance; les modalités de collaboration entre les fondations et entre celles-ci et les groupes de la société civile; la philanthropie internationale. «Peu de chercheurs au Québec et au Canada ont fait de la philanthropie leur champ principal de recherche, note Jean-Marc Fontan, qui est aussi titulaire de la Chaire stratégique de recherche sur la méthodologie et l’épistémologie de la recherche partenariale. Nous collaborerons avec les fondations pour mieux comprendre de l’intérieur l’univers philanthropique, qui est particulièrement diversifié. L’un des objectifs de la recherche est justement d’amener les fondations à réfléchir sur leur identité spécifique.»

Fortunes personnelles et familiales

Les États-Unis sont le pays où l’on trouve le plus grand nombre de fondations philanthropiques, les plus structurées et les plus développées aussi. «La concentration du capital et de la richesse à l’époque de la révolution industrielle a favorisé la création d’importantes fortunes personnelles ou familiales, comme celles des Rockefeller, Carnegie et Ford, lesquelles sont à l’origine des premières grandes fondations, rappelle le professeur. Après avoir fait fortune, des financiers et des industriels ont cherché à avoir un impact social en investissant dans la culture, la santé ou l’éducation. Certains ont épousé de grandes causes sociales – la lutte contre la pauvreté, par exemple –, alors que d’autres ont ciblé des créneaux tels que l’insécurité alimentaire, le logement ou l’environnement.»

De nouvelles fondations sont apparues ces dernières années au Canada et au Québec, où la tradition philanthropique est plus récente. Selon l’Institut Mallet, dont la mission est de promouvoir la culture philanthropique au Québec, de plus en plus de gens fortunés adoptent la culture du don et les philanthropes financiers québécois, qui n’étaient autrefois qu’une poignée, seraient aujourd’hui quelques centaines. «Le champ d’investissement des fondations philanthropiques est toutefois moins étendu au Canada qu’aux États-Unis et est lié davantage à des œuvres de bienfaisance ou de charité», observe Jean-Marc Fontan.

Bien que les fondations demeurent peu connues du grand public, la philanthropie jouit en général d’un prestige moral, lié à son image d’altruisme, de générosité et de bienfaisance. «Les gens connaissent l’existence de mécènes ou de bienfaiteurs qui donnent de l’argent pour soutenir des causes ou des œuvres particulières, dit le chercheur. Mais on connaît moins bien la forme moderne du don, incarnée par les fondations.»

Au Québec et au Canada, les fondations sont généralement discrètes et attirent peu l’attention des médias, alors que les agissements de leurs consœurs américaines ont souvent suscité des débats dans les milieux politiques et universitaires.

«Les choses ont commencé à changer au Québec avec l’arrivée, en 2000, de la Fondation Lucie et André Chagnon, créée par l’ancien président de Videotron», souligne Jean-Marc Fontan. Voulant agir au grand jour, cette fondation privée, l’une des plus importantes au Canada, a conclu des ententes de partenariat  avec l’État québécois dans le cadre des programmes sociaux Avenir d’enfants, Québec en forme et Réunir Réussir, destiné à soutenir la persévérance scolaire.

Les fondations en chiffres

Un rapport de Fondations philanthropiques Canada révèle que le Canada compte environ 10 500 fondations privées et publiques, représentant 12 % des quelque 86 000 organismes de bienfaisance. En 2013, les fondations ont déclaré détenir un actif total d’un peu plus de 55,6 milliards de dollars, ce qui correspond à 16 % de l’actif total de tous les organismes de bienfaisance.

Le rapport se concentre sur 150 fondations donatrices, les plus importantes selon la valeur de leur actif et de leurs dons. Privées pour la plupart et situées majoritairement en Ontario et au Québec, celles-ci gèrent 44 % de l’actif total des fondations et versent chaque année plus d’un milliard de dollars en dons à des donataires reconnus (56 % de la valeur totale des dons versés). Le portrait n’englobe pas, cependant, les fondations communautaires (environ 190) ni les fondations qui mènent leurs propres activités de bienfaisance.

La plus grande fondation au Canada, selon la valeur de l’actif, est la fondation privée Master Card, dont l’actif est passé de 4,9 milliards de dollars, en 2012, à 8,8 milliards, en 2013. Elle est suivie par deux fondations québécoises, la Fondation Lucie et André Chagnon et la Fondation Azrielli, qui possèdent toutes deux un actif de plus d’un milliard de dollars.

Une onde de choc

Des représentants des mouvements communautaire et syndical, échaudés par le développement à l’époque de partenariats public-privé (PPP), ont soutenu que ces ententes constituaient une forme de sous-traitance, voire de privatisation des politiques sociales. Le sociologue reconnaît que des tensions puissent surgir entre des organisations de la société civile et certaines fondations. «La Fondation Chagnon a créé une onde de choc, forçant le mouvement communautaire, qu’elle n’avait pas consulté, à se positionner», dit-il.

Depuis quelques années, des organismes communautaires ont critiqué la tendance des bailleurs de fonds publics et philanthropiques à privilégier le financement par projet et à accroître la reddition de comptes et les exigences liées à l’aide financière. A contrario, la Fondation privée Béati, proche de groupes intervenant auprès de personnes démunies ou vulnérables, cherche à adopter une approche alternative qui se veut structurante pour le mouvement communautaire. Une équipe de recherche du Laboratoire se penchera sur cette question.

Une première

En mars 2014, neuf fondations privées québécoises, qui soutiennent, notamment, des groupes de femmes, des coopératives rurales et des organismes en alphabétisation, ont publié une lettre dans le quotidien Le Devoir, critiquant les politiques d’austérité du gouvernement Couillard et le mettant en garde contre les dangers d’un accroissement des inégalités. Les Fondation Béati, Léa-Roback, McConnell ainsi que la Fondation des YMCA du Québec et la Fondation Lucie et André Chagnon comptaient parmi les signataires.

«Ce geste constituait une première au Québec, note le professeur, car les fondations philanthropiques se concertent rarement pour intervenir sur la place publique, d’autant plus qu’elles ont des postures politiques différentes – libérale, conservatrice, social-démocrate. Ce positionnement contre l’austérité montre que des fondations ne se préoccupent pas seulement de distribuer leur argent, mais qu’elles réfléchissent aussi sur le fonctionnement de la société et sur le rôle de l’État. Notre tâche, comme chercheurs, est de favoriser cette réflexion et d’en être partie prenante.»

Le Laboratoire entend s’inscrire dans une dynamique d’ouverture, fondée sur le dialogue et la co-construction des savoirs. «Nous devons apprendre à travailler ensemble, ce qui n’exclut pas la réflexion autonome ni l’esprit critique», affirme Jean-Marc Fontan.