Bien que leurs avancées se fassent en dents de scie, de plus en plus de femmes au Canada, au Québec et en France accèdent à de hautes fonctions gouvernementales et se portent candidates à des élections. Quel rôle jouent les stéréotypes de genre dans la médiatisation de leur parcours politique? Comment se construit leur image médiatique ?
Anne-Marie Gingras, professeure au Département de science politique, s’est penchée sur ces questions en étudiant la couverture médiatique par quatre quotidiens québécois – Le Devoir, La Presse, Le Soleil et The Gazette – de la course à la direction du Parti québécois, en 2005, qui opposait Pauline Marois, alors âgée de 56 ans, et le jeune André Boisclair .
«Les commentaires dans les médias sur les écharpes en soie, les tailleurs et les bijoux de Pauline Marois renvoyaient à la fois à son identité de genre et à son image de grande bourgeoise, souligne la chercheuse. Par ailleurs, si ses compétences et son expérience n’ont jamais été remises en cause par les médias, elles ont néanmoins court-circuité l’effet de nouveauté de sa candidature, tandis que celle d’André Boisclair a été perçue comme l’annonce d’un changement de garde générationnelle. Dans le contexte de crise existentielle que traversait alors le Parti québécois, le besoin de renouveau et l’attrait de la jeunesse représenté par Boisclair ont eu raison de l’expérience de Pauline Marois.»
Selon la professeure, deux écueils présents dans la couverture médiatique continuent d’affecter les représentations sociales des femmes politiques: le double standard et la double contrainte (double bind). «Le premier consiste à appliquer des critères différents pour évaluer les gestes, les performances et les décisions des femmes et des hommes politiques», précise Anne-Marie Gingras. Ainsi, l’ambition, la force et l’agressivité sont généralement considérées comme des qualités chez les hommes politiques, tandis qu’elles paraissent outrancières quand il s’agit des femmes. «Quant à la double contrainte, elle renvoie aux attentes contradictoires auxquelles les femmes doivent répondre: être ni trop jeune ni trop vieille, ni trop féminine ni trop masculine, incarner la nouveauté, tout en sachant miser sur l’expérience.»
Des deux côtés de l’Atlantique
Les stéréotypes de genre sont moins marqués au Québec et au Canada qu’en France, note la chercheuse. Cela tient, selon elle, à plusieurs facteurs. «Il y a, notamment, la manière dont les partis politiques et leurs spécialistes des communications utilisent la presse people, dit-elle. En France, la presse contribue à la starisation des femmes, mais aussi des hommes politiques, en étalant leur vie privée – famille, amours, loisirs – et en mettant en valeur tout ce qui touche leur apparence physique.» Un jeu auquel les personnalités politiques, tous genres confondus, se prêtent avec une relative bonne grâce.
Certaines femmes politiques, telle Ségolène Royal, candidate socialiste à l’élection présidentielle française de 2007, exploitent leurs caractéristiques féminines en jouant sur leur vie sentimentale, leur apparence et leur habillement. «Au Canada anglais, Alison Redford, première ministre de l’Alberta, de 2008 à 2012, a féminisé son allure (vêtements, coiffure) tout en adoptant sur plusieurs thèmes une position plus centriste que celle de son parti, cherchant ainsi à gagner le soutien de l’électorat féminin», dit Anne-Marie Gingras.
D’autres cherchent plutôt à neutraliser leur identité féminine, voire à la faire oublier, sans que cela ne nuise à leur crédibilité politique. «C’est le cas de la chancelière allemande Angela Merkel, toujours en veston et en pantalon», observe la professeure.
Celle-ci croit que l’accession des femmes au pouvoir politique ne peut être pensée de la même façon partout, en raison notamment des différences entre les systèmes politiques. «La fonction de président de la République en France, par exemple, est davantage sacralisée et possède une charge symbolique plus forte que celle de premier ministre au Québec ou au Canada, dit-elle. Il existe aussi un impensé “viriliste” de l’institution présidentielle française, comme le laissent croire les représentations médiatiques de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.» Ainsi, au lendemain de l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo, le magazine Le Nouvel Observateur a publié un article sur la remontée de François Hollande dans les sondages ayant pour titre: «Hollande, chef de guerre? La mue du faux mou».
Ces questions et bien d’autres sont au centre de l’ouvrage collectif Genre et politique dans la presse en France et au Canada (Presses de l’Université du Québec), paru récemment sous la direction d’Anne-Marie Gingras.