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Où, par qui et comment se construit la science?

Yves Gingras publie un précis de sociologie des sciences dans la célèbre collection Que sais-je?

Par Claude Gauvreau

18 mars 2013 à 0 h 03

Mis à jour le 14 février 2018 à 9 h 02

Quels sont les facteurs sociaux et culturels qui favorisent le développement des sciences? Quelles institutions accompagnent ou freinent ce développement? Comment travaillent les savants? Ces questions, et bien d’autres, font l’objet de Sociologie des sciences, un ouvrage paru récemment dans la célèbre collection Que sais-je? des Presses universitaires de France, sous la plume d’Yves Gingras, professeur au Département d’histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences. D’autres Uqamiens avant lui, dont les professeurs Paul-André Linteau (histoire), José A. Prades (sciences des religions), Julien Bauer, André Donneur et Jacques Lévesque (science politique), ont eu également le privilège de publier dans cette collection.

Un privilège qui ne va pas sans conditions. «Un Que sais-je? comporte 128 pages, pas 115 ou 129, dit le chercheur avec un sourire. Cela faisait partie du contrat et ce n’était pas négociable.» Considérés comme des ouvrages d’introduction (pour public averti), les Que sais-je? ont pour but de faire découvrir un domaine de connaissances. «Je me suis demandé ce que le commun des mortels devait savoir pour comprendre comment la sociologie des sciences éclaire la dynamique de l’activité scientifique, explique Yves Gingras. Puis, j’ai brossé un panorama synthétique de la manière dont les savoirs scientifiques se construisent.»

Truffé de références bibliographiques, l’ouvrage décrit les fondements socioculturels qui rendent la science possible et relate le développement de ses institutions, depuis le mécénat des princes jusqu’à l’essor des universités modernes, en passant par la création des académies et des sociétés savantes. «Cette institutionnalisation a donné naissance à une communauté scientifique relativement autonome des autres sphères de la société, souligne le professeur. Une communauté qui possède sa propre dynamique fondée sur un système normatif régissant les échanges entre savants.»

Culture pathogénique

La quête de l’originalité et de la découverte a toujours été au cœur de l’activité scientifique, observe Yves Gingras qui, toutefois, met en garde contre le danger de lui accorder une importance démesurée. «Selon le sociologue américain Robert Merton, la culture de la science est pathogénique et peut pousser à la déviance les chercheurs incapables de répondre à la demande excessive d’originalité ou de productivité. Depuis le début des années 80, les pressions institutionnelles pour accroître la production scientifique – le fameux publish or perish – se sont accentuées et ont entraîné une hausse des cas de fraudes scientifiques, particulièrement dans les sciences biomédicales», rappelle-t-il.

Cette quête d’originalité est indissociable de la recherche de formes de reconnaissance – prestigieuses (prix) ou plus courantes (nominations, publications, subventions) –, qui constitue la mécanique de base du champ scientifique et du monde académique en général. «Comme tout autre système social, les sciences ont leurs hiérarchies et les scientifiques luttent pour obtenir la reconnaissance de leurs pairs», note le chercheur. Cela explique les nombreuses querelles scientifiques depuis le XVIIe siècle, dont l’enjeu, pour le chercheur, est de faire reconnaître la priorité de sa découverte. Qu’on se souvienne, il n’y a pas si longtemps, de la bataille juridique entre le français Luc Montagnier et l’Américain Robert Gallo, qui revendiquaient tous deux la découverte du virus du sida. «En 1907, Einstein lui-même a cherché à protéger sa découverte concernant l’équivalence entre la masse et l’énergie, alors qu’un autre savant l’avait attribuée au physicien Max Planck», mentionne le chercheur.

Malgré cette quête incessante de nouveauté, le système de la science peut aussi, paradoxalement, être conservateur. «La présence d’une masse toujours plus imposante de chercheurs et le nombre limité de sources de subventions encouragent peu la prise de risques», souligne Yves Gingras.

Une entreprise collective et internationale

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, le champ scientifique a subi des transformations internes importantes. La recherche, surtout dans les sciences de la nature et biomédicales, est devenue une entreprise essentiellement collective et internationale. «Plus de 90 % des publications étant signées par aux moins deux auteurs, le chercheur solitaire dans son laboratoire a pratiquement disparu, observe le professeur. Enfin, une proportion de plus en plus importante des publications est devenue le fruit d’une collaboration impliquant des chercheurs d’au moins deux pays.»

Avec la montée du néolibéralisme, à la fin du XXe siècle, les rapports entre les champs scientifique et académique et les champs économique et politique se sont par ailleurs restructurés, note Yves Gingras, ramenant à l’avant-plan les thèmes macrosociologiques dans les travaux des sociologues des sciences : transformations de la recherche universitaire, pressions économiques sur les universités, conflits d’intérêts générés par des relations plus étroites entre l’industrie et l’université.

En ce qui concerne les rapports entre scientifiques et citoyens, le chercheur, contrairement à d’autres observateurs, ne croit pas au déclin relatif de la croyance en la science. «Les citoyens sont surtout critiques à l’égard des applications de la science, notamment dans les domaines de la santé et de l’environnement. Globalement, ils ne remettent pas en cause sa crédibilité.»

Après Sociologie des sciences et maintenant qu’il connaît les exigences de la maison, Yves Gingras prépare un autre ouvrage, cette fois sur l’histoire des sciences, qui paraîtra l’an prochain chez Que sais-je?