Un arrière-goût de mot

L'équipe du professeur François Richer publie un article sur un cas rare de synesthésie lexicale gustative.

7 Mars 2011 à 0H00

Quand elle entend le mot «Michelle», elle ressent le goût de cantaloup et quand la voix de la chanteuse Rihanna arrive à ses oreilles, c'est la saveur de ramens crus qui lui vient en tête. Cette jeune femme est synesthète. C'est-à-dire que son cerveau fait des associations entre des choses qui en temps normal n'ont pas de liens.

«Cette forme de synesthésie est très rare», assure François Richer, professeur au Département de psychologie et chercheur en neuro-psychologie, qui s'apprête à publier un article dans la revue Consciousness and Cognition sur ce cas particulier découvert à Montréal.

«Chaque année, nous effectuons un petit sondage auprès des étudiants en neuropsychologie pour savoir si quelqu'un connaît des personnes touchées par différents troubles. Beaucoup de mains se lèvent pour l'Alzheimer et le Parkinson, mais beaucoup moins pour la synesthésie.»

Quand le cas de cette jeune femme a été porté à son attention, l'équipe du professeur Richer a voulu en savoir plus. «Les formes les plus fréquentes de synesthésie sont l'association de chiffres et de couleurs. Par contre, le lien entre des goûts et des mots est très rare», précise le chercheur, qui estime que la synesthésie sous toutes ses formes ne concerne pas plus de 0,1 à 1 % de la population.

Considérée comme une particularité neurologique et non comme une maladie, cette différence de perception ne semble pas handicaper les personnes qui la vivent. «Souvent les synesthètes s'imaginent que tout le monde perçoit les choses comme eux», précise le chercheur. Pour la jeune femme, la synesthésie a toujours été présente. Depuis qu'elle est toute petite, elle associe des goûts à des mots, mais aussi à certains sons comme des clés de clavier qui induisent chez elle le goût de tomate.

Une image mentale

Cette sensation de goût est une image mentale qui intervient dans la tête et non dans la bouche, et elle dure généralement moins d'une seconde. Tous les goûts évoqués par des mots sont liés à de la nourriture mangée à un jeune âge. Les mots déclencheurs peuvent être le nom de l'aliment, une marque connue ou encore un évènement déclencheur durant l'enfance. Lors de l'étude, les chercheurs ont aussi constaté que plusieurs mots peuvent être associés au même goût.

Ainsi, «Samantha», «Amanda», «Miranda» et «Esmeralda» goûtent le bonbon à la menthe. «Cela peut varier de 4 à 25 mots pour une saveur. Certains mots peuvent être associés à un goût parce qu'ils sont phonétiquement proches du déclencheur initial», informe le chercheur. Chez la jeune femme, 700 à 1 000 mots correspondent à une centaine de goûts.

Ce nouveau cas est d'autant plus intéressant qu'il présente des aspects de la synesthésie encore inconnus, comme la bidirectionnalité. Certains goûts peuvent en effet lui faire penser à des mots qui évoquent le même goût et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle porte attention à autre chose. De plus, de nombreuses voix connues évoquent chez elle des goûts bien distincts, ce qui indique que des zones cérébrales de traitement de la voix sont liées chez elle aux zones cérébrales du goût. D'autres mots provoquent même des sensations cutanées. Ainsi, dès qu'elle entend «poisson», ce n'est pas la saveur qui lui vient, mais la sensation de la peau de poisson sur sa bouche. Les sensations perçues peuvent être désagréables, comme le mot «cauchemar», qui lui cause une douleur à l'estomac.

Des causes inconnues

À l'heure actuelle, les causes de la synesthésie ne sont pas encore élucidées. Les femmes sont plus souvent concernées. Les facteurs génétiques semblent jouer un rôle, car il y a souvent plus d'un membre de la famille qui présente cette particularité. Selon les recherches, la présence de connexions neuronales excédentaires pourrait expliquer ce phénomène. Le lien entre les goûts et les mots serait dû à la proximité entre les zones du goût et celles du langage dans le cerveau. Chez les synesthètes, ces zones formeraient des liens fonctionnels qui ne se forment pas chez la majorité des gens. «Entre 0 et 2 ans, nous vivons tous une période de prolifération de connexions neuronales. Normalement, plusieurs de ces connexions disparaissent avant l'âge adulte. Pour les synesthètes, des connexions atypiques pourraient perdurer», souligne François Richer.

Pour valider cette hypothèse, il faudra examiner les connexions neuronales des synesthètes en utilisant la neuro-imagerie. Pour François Richer, l'étude de la formation des connexions neuronales aide à mieux comprendre certains troubles du développement cérébral, comme l'autisme ou la dyslexie. «Mais nous ne sommes qu'au début de ces travaux. Il faudrait mener des recherches auprès des enfants pour étudier ces associations au moment où elles se forment.»

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