Sciences : quelle place pour l'audace?

Quatre chercheurs réputés se demandent s'il est facile de défendre des idées scientifiques novatrices et originales.

28 Novembre 2011 à 0H00

L'organisation de la recherche, ses modes d'évaluation et de financement encouragent-ils la liberté d'esprit nécessaire à l'émergence d'une pensée novatrice? Les chercheurs ont-ils la culture du risque? Quelle est la place de l'audace dans la recherche scientifique? Ces questions étaient au centre d'un débat organisé par le Cœur des sciences de l'UQAM. qui a rassemblé une centaine de personnes à l'Agora Hydro-Québec du Complexe des sciences Pierre-Dansereau, le 17 novembre dernier.

La rencontre réunissait quatre chercheurs réputés dans leur domaine : Claude Hillaire-Marcel, professeur au Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère et fondateur du Centre de recherche en géochimie et en géodynamique (GÉOTOP), Yves Gingras, professeur au Département d'histoire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, tous deux de l'UQAM, ainsi que Gilles Brassard, professeur au Département d'informatique et de recherche opérationnelle de l'Université de Montréal, et Louis Taillefer, professeur au Département de physique de l'Université de Sherbrooke.

Une audace limitée

Selon Gilles Brassard, «on doit prendre des risques si on veut réaliser des choses novatrices en sciences, un peu à l'image d'Einstein dont les quatre célèbres articles publiés en 1905, notamment celui sur la relativité, n'ont pas obtenu immédiatement la reconnaissance de la communauté scientifique.» Louis Taillefer dit observer chez les jeunes chercheurs une sorte d'audace naturelle. «Par contre, ajoute-t-il, les scientifiques qui osent remettre en question les théories dominantes sont généralement des chercheurs expérimentés et confiants en leurs capacités.» Abondant dans le même sens, Yves Gingras estime qu'un étudiant de doctorat qui envisage une carrière en recherche peut moins se permettre de prendre des risques qu'un chercheur établi et reconnu par ses pairs.

Claude Hillaire-Marcel tient à souligner l'influence des organismes subventionnaires, qui ne sont pas toujours des mécènes particulièrement audacieux. «Ces derniers tendent à favoriser les recherches ayant des retombées socio-économiques et à soutenir plus généreusement les projets impliquant des partenaires industriels», note-t-il. Le chercheur déplore que la reconnaissance de la performance scientifique repose de plus en plus sur des critères quantitatifs : nombre de subventions, nombre de publications et nombre de citations dans les revues.

L'historien des sciences Yves Gingras croit qu'il est plus difficile pour un chercheur d'être audacieux aujourd'hui qu'il ya 30 ou 40 ans. «En 1978, les deux tiers des subventions du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada étaient des subventions à la découverte, rappelle-t-il. Aujourd'hui, elles comptent pour un tiers. Alors que la science est dépendante de technologies de plus en plus coûteuses, les chercheurs font face à des contraintes institutionnelles et travaillent avec des ressources limitées.»

Compétition ou collaboration ?

Gilles Brassard pense que l'audace peut se développer plus facilement dans un milieu de travail où règnent la collaboration et l'interdisciplinarité. «Le but de la recherche, soutient-il, est d'obtenir une réponse à une question ou une solution à un problème, peu importe qui la trouve.» Louis Taillefer insiste quant à lui sur l'importance de convaincre la communauté scientifique de la valeur de ses idées. «Cette communauté constitue une sorte de sagesse collective permettant de faire émerger la vérité. Nos pairs sont aussi des collaborateurs, les personnes les plus aptes à évaluer la qualité de nos travaux.»

«Dans un contexte de massification et de surproduction de la recherche, la compétition est forte, rétorque Yves Gingras. Des revues prestigieuses comme Science et Nature refusent 95 % des articles qui leur sont soumis.» Les savants ne forment pas un groupe unifié et homogène, poursuit le chercheur, qui critique la vision naïve et idéaliste voulant que le monde scientifique soit un lieu d'échanges généreux dans lequel tous les chercheurs collaborent à une même fin.

Qu'ils croient ou non aux vertus de la coopération, Claude Hillaire-Marcel a un conseil à donner aux jeunes chercheurs : «Plus vous sortirez des sentiers battus, plus il vous faudra être rigoureux dans votre travail.»

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