L'espèce humaine, toujours en évolution

De 1799 à 1940, la sélection naturelle aurait fait baisser de 26 à 22 ans l'âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant dans une population de l'Île aux Coudres.

17 Octobre 2011 à 0H00

L'espèce humaine évolue-t-elle encore au sens darwinien du terme? Pour plusieurs, la chose est entendue : depuis des milliers d'années, la culture et la technologie feraient échec au processus de la sélection naturelle. Pourtant, des chercheurs de l'UQAM viennent d'apporter de l'eau au moulin à ceux qui croient que l'évolution n'est pas terminée pour Homo Sapiens. Selon des résultats de recherche qu'ils viennent de publier dans la prestigieuse revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences, c'est en partie sous l'effet de la sélection naturelle que l'âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant aurait baissé de 26 à 22 ans sur une période de 140 ans, de 1799 à 1940, dans une population isolée de l'Île aux Coudres.

«Le fait de se reproduire plus tôt a évidemment contribué à augmenter le nombre d'enfants de ces femmes, ce qui constitue un avantage indéniable du point de vue de l'évolution, souligne Emmanuel Milot, chercheur principal de cette étude menée dans le cadre d'un stage post-doctoral à la Chaire de recherche du Canada en écologie comportementale. Selon nos estimations, une proportion de 30 à 50 % de la variation de l'âge moyen à la première maternité serait due à des facteurs génétiques.»

Depuis ses études de doctorat à l'Université Laval, le biologiste Emmanuel Milot s'intéresse aux effets de la diversité génétique sur les espèces à grande longévité, qui évoluent moins vite que les organismes plus simples comme les bactéries. Après avoir étudié les albatros (ces grands oiseaux de mer qui vivent 50 et même 70 ans), c'est sur des insulaires de l'Île aux Coudres, dans Charlevoix, qu'il s'est penché dans le cadre de son projet de recherche post-doctorale. Ce projet a été mené en collaboration avec trois chercheurs de l'UQAM: Denis Réale, professeur au Département des sciences biologiques et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie comportementale, sa collègue Francine Mayer et l'agente de recherche Mireille Boisvert, cosignataires de l'article avec les chercheurs Fanie Pelletier, de l'Université de Sherbrooke, et Dan Nussey, de l'Université d'Édimbourg.

De précieuses données généalogiques

Les résultats obtenus par l'équipe de recherche sont basés sur les données généalogiques provenant des registres paroissiaux de l'Île aux Coudres. Les curés qui se sont succédé ont enregistré, sur plusieurs générations, les naissances, les mariages et les décès survenus dans la petite île baignée par le fleuve Saint-Laurent. À partir de ces données brutes, des arbres généalogiques des différentes familles de l'île ont pu être constitués, montrant les liens de parenté entre les individus. «La professeure Mayer travaille depuis 20 ans sur ces données qu'elle a validées au fil du temps, indique Emmanuel Milot. La connaissance profonde qu'elle et son assistante, Mireille Boisvert, ont de ce corpus de données a été extrêmement précieuse pour la recherche que nous avons menée.»

Au départ, l'étude avait pour but de déterminer les influences génétiques sur des traits individuels comme la fécondité ou l'âge au premier enfant. Mais attention, souligne Emmanuel Milot, «il ne faudrait pas croire qu'il existe des gènes qui codent spécifiquement l'âge à la première reproduction. En fait, ce type de trait est sans doute influencé par des centaines, voire des milliers de gènes. Ces gènes agissent sur d'autres caractéristiques, comme le poids corporel à la naissance, l'âge aux premières règles ou même des traits de personnalité, qui se répercutent sur l'âge à la première maternité.»

L'influence des gènes

Les êtres humains sont-ils soumis, comme n'importe quelle espèce animale, à l'influence de leurs gènes pour décider à quel moment avoir un premier enfant? «Il est indéniable que les conditions socioculturelles et économiques ont aussi une influence, répond le chercheur. D'ailleurs, quand nous disons que 30 % à 50 % de la variation observée est attribuable à des effets génétiques, cela signifie que 50 % à 70 % ne s'explique pas en termes génétiques!»

C'est grâce à une méthode d'analyse statistique sophistiquée que les chercheurs en arrivent à évaluer l'importance de la génétique. «Quand nous confrontons nos données généalogiques avec les données que nous avons sur le trait qui nous intéresse [ici, l'âge à la première reproduction], nous nous attendons à ce que les effets génétiques créent des ressemblances d'autant plus grandes que les personnes sont apparentées de près. Si la variation observée a une base génétique, elle devrait être cohérente avec la généalogie.» Autrement dit, la tendance à avoir des enfants plus tôt devrait se transmettre de façon héréditaire et se retrouver davantage chez les filles et les sœurs des femmes qui sont mères plus tôt.

Or, c'est justement ce que l'on observe dans cette population de l'Île aux Coudres. «Cela n'est pas étonnant pour des biologistes de l'évolution, sachant que tous les traits liés à la reproduction ont une valeur adaptative importante», souligne le chercheur Du point de vue de la sélection naturelle, plus une femme aura des enfants tôt, plus grandes seront ses chances d'avoir une descendance importante et donc de voir ses gènes se disséminer plus largement.

Évolution en temps réel

L'idée que l'espèce humaine continue d'évoluer circule depuis un certain temps, note le chercheur. Des variations génétiques ont d'ailleurs été observées chez les Tibétains en fonction de l'altitude à laquelle ils vivent, preuve que leur organisme s'est adapté à leur environnement. «Ce qui est particulier à notre étude, c'est que nous arrivons à observer une évolution en temps réel, génération par génération», note Emmanuel Milot.

Les chercheurs se doutaient que leur recherche allait attirer l'attention de la communauté scientifique. «Le thème de l'évolution humaine est à la mode en ce moment, observe le chercheur principal. Entre autres, on s'interroge face aux changements climatiques sur les capacités d'adaptation de l'espèce.» Emmanuel Milot et son équipe ont toutefois été surpris par l'ampleur de la réponse à la publication de leurs résultats, début octobre. Intitulé «Evidence for evolution in response to natural selection in a contemporary human population», l'article du PNAS a été repris dans de nombreux médias à travers le monde, dont le New York Times et le magazine Wired.

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