Les réfugiés oubliés du Bhoutan

Le Bonheur national brut relève essentiellement d'une stratégie de marketing politique pour gagner les faveurs de l'opinion publique occidentale.

3 Octobre 2011 à 0H00

En juin et juillet derniers, Béatrice Halsouet, étudiante à la maîtrise en sciences des religions, et le professeur Mathieu Boisvert, son directeur de mémoire, ont séjourné dans le petit royaume du Bhoutan, situé en plein coeur de l'Himalaya, ainsi que dans des camps de réfugiés bhoutanais au Népal. Après avoir donné une conférence au Bhoutan sur les conditions régnant dans les camps de réfugiés, leurs chambres d'hôtel ont été fouillées. Aujourd'hui, le gouvernement bhoutanais les considère personna non grata.

Quelque 100 000 Bhoutanais d'origine népalaise, les Lhotsampa, ont choisi ou ont été forcés de quitter le Bhoutan au début des années 90. Victimes de persécution, la plupart se sont retrouvés dans des camps de réfugiés dans le sud-est du Népal, la terre de leurs ancêtres, attendant patiemment que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés leur offre une terre d'accueil. Depuis 2008, près de 200 familles bhoutanaises se sont installées au Québec, dans les villes de Saint-Jérôme, Joliette, Sherbrooke et Québec. «C'est Béatrice qui m'a éveillé à la réalité des réfugiés bouthanais, souligne Mathieu Boisvert. Travaillant à Saint-Jérôme, elle a découvert l'an dernier que des Bhoutanais vivaient dans cette petite municipalité. Grâce à eux et à leurs contacts au Népal, nous avons pu visiter des camps de réfugiés.»

Les 19 octobre et 30 novembre prochains, Mathieu Boisvert et Béatrice Halsouet présenteront à l'UQAM (locaux D-R200 et W-3235), en collaboration avec l'organisme Droits et Démocratie, une conférence visant à démystifier l'image idyllique que l'Occident se fait du Bhoutan. Ils expliqueront pourquoi le gouvernement bouthanais persécute les Lhotsampa et décriront les difficultés auxquelles font face les réfugiés.

Au pays du Bonheur national brut

Le petit Bhoutan compte tout juste 700 000 habitants appartenant à une vingtaine de minorités ethnoreligieuses. Le pouvoir monarchique y est détenu par une minorité de confession bouddhiste, les Bhotia. «Au tournant du XXe siècle, le Bhoutan a fait appel à de nombreux Népalais pour défricher les régions du sud du pays, rappelle le professeur. Au fil des décennies, ces derniers sont parvenus, malgré les difficultés, à conserver leur religion, l'hindouisme, leur langue, le népali, et leurs coutumes.»

En 1990, les Lhotsampa constituent le groupe ethnoreligieux majoritaire au Bhoutan. Bien qu'ils vivent sur le territoire depuis plusieurs générations et qu'ils aient obtenu la citoyenneté bouthanaise en 1958, ils ne sont plus reconnus par la nouvelle politique sur la nationalité adoptée en 1985. «Le régime craignait que cette minorité conteste son pouvoir et établisse une monarchie hindoue, explique Mathieu Boisvert. Il applique alors une politique répressive à son endroit : imposition d'une langue nationale - le dzongkha -, celle de l'ethnie Bhotia, fermeture des temples hindous, interdiction du népali comme langue d'enseignement et des cérémonies hindoues publiques (mariages et rites funéraires).»

Pays difficile d'accès et replié sur lui-même, le Bhoutan occupe tout de même une place particulière dans l'imaginaire occidental. Au début des années 1990, le gouvernement introduit la notion de Bonheur national brut (BNB), indice de développement présenté comme l'antithèse du Produit national brut des pays occidentaux. Le BNB oriente les politiques gouvernementales et repose sur quatre piliers : la préservation de la culture nationale, le développement durable, la bonne gouvernance et la conservation de la nature (interdiction de défricher plus de 60 % des terres!). «Le Bonheur national brut relève essentiellement d'une stratégie de marketing politique pour gagner les faveurs de l'opinion publique occidentale et sert de paravent à une politique intérieure répressive, note le chercheur. Le régime projette une image exotique du Bhoutan, celle véhiculée notamment par la revue de Royal Bhoutan Airlines : un pays aux paysages spectaculaires avec ses forêts et montagnes majestueuses, qui conserve précieusement sa culture.»

Les défis de l'intégration

À partir de 2007, le Canada, les États-Unis, les Pays-Bas, la Norvège, le Danemark, la Nouvelle-Zélande et l'Australie décident d'accueillir des réfugiés bhoutanais. Les États-Unis s'engagent à en recueillir 60 000, le Canada, 5 000. Après avoir vécu pendant 20 ans dans les camps de réfugiés au Népal, l'un des pays les pauvres de la planète, après y avoir vu naître leurs enfants et, parfois même, leurs petits-enfants, ces nouveaux arrivants sont heureux d'avoir enfin trouvé une patrie.

Mais l'intégration pose des défis particuliers. «Au Québec, tout est nouveau pour eux et ils sont confrontés à l'ignorance de la population locale à leur sujet, observe Mathieu Boisvert. Pour qu'ils puissent apprendre rapidement le français, le gouvernement les a incités à s'établir dans des municipalités à forte majorité francophone, plutôt qu'à Montréal. Ils souffrent toutefois de l'absence de lieux de culte dans ces régions. C'est pourquoi les Bhoutanais résidant à Saint-Jérôme louent un autobus, une fois par mois, pour venir prier dans un temple hindou à Montréal.»

***

Voir aussi l'article de Mathieu Boisvert paru dans Le Monde.

PARTAGER