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Une étude longitudinale du professeur François Poulin lève le voile sur les risques de l'amitié avec le sexe opposé à l'adolescence.

14 Novembre 2011 à 0H00

Les filles avec les filles et les garçons avec les garçons. Voilà généralement le portrait de la cour de récréation à l'école primaire. Ce n'est qu'au début de l'adolescence que se pointent les amitiés avec le sexe opposé. Or, cette période de socialisation comporte des risques pouvant mener à la consommation abusive d'alcool et de drogue quelques années plus tard. C'est ce que révèle une étude menée par le professeur François Poulin, du Département de psychologie, qui sera publiée en décembre prochain dans le Journal of Research on Adolescence.

«C'est une transition normale que d'avoir des amis de sexe opposé, mais notre étude démontre clairement que les jeunes filles qui incluent précocement (12-13-14 ans) et à un rythme soutenu des garçons dans leur cercle d'amis sont plus susceptibles de développer des problèmes de consommation d'alcool et de drogue à la fin de l'adolescence et au début de l'âge adulte, dévoile François Poulin. Cela s'explique par le fait que les deux tiers de ces amitiés se tissent avec des garçons plus âgés qui proviennent de l'extérieur du milieu scolaire. Ceux-ci ont accès plus facilement à l'alcool et à la drogue.»

Ces problèmes ne relèvent pas de la consommation récréative ou normative qui accompagne normalement le passage à l'âge adulte, note le chercheur. «On parle d'état d'ébriété avancée à répétition dans la semaine, de problèmes à l'école qui en découlent, du besoin de prendre de l'alcool le matin pour se remettre d'aplomb, de pertes de mémoire et de conflits avec les amis découlant de la consommation, entre autres.»

«Il ne faut pas dire aux parents de prohiber les relations de leur fille avec des garçons, nuance François Poulin, car des choses importantes et essentielles sont vécues à l'intérieur de ces amitiés. Mais la vigilance est de mise.»

Ces résultats sont tirés d'une étude longitudinale, financée tour à tour par le FCAR, le FQRSC et le CRSH, qui a débuté en 2000 et qui s'intéresse sous un angle social au passage de l'école primaire à l'école secondaire, notamment aux changements qui s'opèrent dans les réseaux d'amis.

L'échantillon de départ était composé de 390 élèves âgés en moyenne de 12 ans, provenant de huit écoles primaires de la Commission scolaire de Laval. Pour prendre la mesure des réseaux d'amis, chaque jeune devait indiquer le nom de ses amis (une dizaine au maximum) en répondant à une série de questions reliées à ces amitiés. «Une amitié doit être réciproque pour être réelle, bien sûr, mais nous ne pouvions pas avoir accès aux amis pour la valider, avoue le professeur Poulin. Cela peut être considéré comme l'une des limites de notre étude, mais en revanche, nous faisons état de relations amicales hors du cadre scolaire très significatives pour les filles, ce que d'autres études n'ont pas démontré jusqu'ici.»

Et les garçons?

Pour les garçons, le portrait est différent. Les études antérieures laissaient croire que leurs amitiés avec le sexe opposé constituaient plutôt un facteur de protection en regard de la consommation d'alcool et de drogue, en raison du soutien émotionnel et d'une certaine stabilité apportés par l'amitié féminine. «Nous n'avons pas confirmé cette hypothèse, mais l'inverse n'est pas vrai non plus, c'est-à-dire que l'amitié avec des filles ne constitue pas un facteur de risque», souligne le chercheur. L'influence par rapport à la consommation d'alcool et de drogue proviendrait alors des autres garçons...

L'étude du professeur Poulin a également démontré que les jeunes, autant garçons que filles, qui présentent des comportements antisociaux à l'âge de 12 ans - mentir, voler, intimider ou agresser physiquement les autres - sont plus susceptibles d'avoir des problèmes de consommation d'alcool et de drogue à la fin de l'adolescence.

Les suites du projet

Douze ans et douze collectes de données plus tard, 309 jeunes adultes, aujourd'hui âgés de 23-24 ans, participent toujours à l'étude. Certains n'ont pas terminé leurs études secondaires, tandis que d'autres viennent d'obtenir leur diplôme universitaire. «C'est un défi que de les suivre, conclut M. Poulin, mais nous avons un échantillon riche pour observer et analyser le développement social et la transition vers l'âge adulte en regard des relations interpersonnelles. Ces jeunes vivent ou ont vécu récemment une foule de transitions qui nous intéressent : le passage entre les études et le marché du travail, quitter le nid familial, s'engager dans une relation amoureuse, penser à fonder une famille, etc.»

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