Analyse critique de la presse masculine

Dans son dernier essai, Lori Saint-Martin propose une analyse critique de la presse masculine.

28 Novembre 2011 à 0H00

Contrairement à la presse féminine, les magazines pour hommes, au Québec comme ailleurs, n'ont pas fait l'objet d'études approfondies. Lori Saint-Martin, professeure au Département d'études littéraires et chercheuse à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), comble cette lacune avec son plus récent essai, Postures viriles : ce que dit la presse masculine (Éditions du remue-ménage). Attentive aux textes et aux images, elle propose une lecture critique de trois magazines québécois : Homme, Summum (le plus ancien des trois, tiré à 30 500 exemplaires) et Summum Girl (un magazine qui s'adresse, en fait, aux blondes des gars qui lisent Summum). «J'avais envie de voir comment ces magazines populaires parlent aux hommes, comment ils représentent les identités masculine et féminine et leurs rapports entre elles», explique Lori Saint-Martin.

À l'instar de plusieurs autres féministes, la chercheuse croit que les différences hommes-femmes sont déterminées par un long et patient conditionnement social. «On doit s'interroger sur les manières dont les identités sexuelles se construisent, notamment sur le modelage social de la masculinité, souligne-t-elle. Pour paraphraser la célèbre formule de Simone de Beauvoir, on ne naît pas homme, on le devient

Redevenir de vrais mâles

Le magazine Homme vise un lectorat plus âgé (25 à 49 ans) que celui de Summum, aux revenus supérieurs et au capital culturel plus développé. «Tous ses éditoriaux suggèrent que les hommes doivent redevenir de vrais mâles, soit des hommes dominants, ce qu'ils ont cessé d'être à cause du féminisme, souligne Lori Saint-Martin. Le ressentiment qui s'exprime envers le féminisme témoigne d'une masculinité qui se sent menacée.» Summum, de son côté, met en scène une masculinité plus insouciante en valorisant le gars qui cherche à s'éclater dans les bars et à s'amuser. «Ce magazine dénonce peu le féminisme, note la professeure, mais réduit plus clairement les femmes à leur corps objectivé en publiant davantage de photos de jeunes femmes déshabillées.»

Au-delà de ces différences, Lori Saint-Martin observe une parenté profonde entre les deux magazines. «Jamais Homme et Summum ne laissent entendre que les identités de genre pourraient être socialement construites, dit-elle. Tous les deux attribuent aux hommes les mêmes intérêts, lesquels déterminent leurs rubriques : voitures performantes et puissantes, motos qui vibrent chaudement entre les jambes, gadgets électroniques, jeux vidéo guerriers et sports extrêmes.»

Homme et Summum se rapprochent aussi par leurs silences sur les rapports hommes-femmes autres que sexuels - familial, amical, professionnel - et sur les autres manières d'être un homme aujourd'hui. Les sentiments de tendresse, de vulnérabilité, de peur sont évacués dans Summum et transformés en agressivité dans Homme. «Dans un numéro récent d'Homme, un reportage sur la paternité traitait moins des sentiments que les hommes éprouvent pour leurs enfants que des méchantes mères qui leur enlèvent la garde, souligne la professeure.» Summum Girl, pour sa part, repose sur la même idée des différences naturelles entre hommes et femmes. «Il souscrit à la norme de beauté féminine proposée par Homme et Summum, tout en montrant des images de sexy boys, et enferme ses lectrices dans le vase clos des rapports sexuels.»

Une presse triste

Ces magazines présentent les identités masculine et féminine selon une logique dualiste reposant sur des oppositions binaires du type homme/esprit et femme/corps, poursuit Lori Saint-Martin. «Ce système enferme chaque sexe dans des caractéristiques particulières, érigeant entre eux une frontière étanche et valorisant systématiquement le pôle masculin. La raison et la sphère publique, propres aux hommes, sont jugées supérieures aux sentiments et au privé, lesquels sont associés aux femmes.»

Pour cette presse, la masculinité tient en trois mots : puissance (physique et sexuelle), pouvoir (social et économique) et possession (des objets et, avant tout, des femmes). «Homme et Summum déclarent que la polygamie masculine et la monogamie féminine sont naturelles et normales», note la professeure.

La presse masculine est triste, affirme Lori Saint-Martin. Elle offre aux hommes un modèle dépassé. Les hommes y apparaissent seuls devant leurs images de femmes dénudées, au milieu de leurs gadgets. Quant aux femmes, elles n'y figurent qu'à titre de pin-up ou de repoussoirs. La chercheuse rêve d'une presse fondée sur la mixité. «Une telle presse pourrait s'adresser prioritairement ou même exclusivement aux hommes ou aux femmes, mais elle le ferait en invitant les hommes et les femmes à se voir, mais aussi à voir l'autre, comme des êtres humains complets, à sentir pour l'autre sexe désir dans certains cas, mais également curiosité, bienveillance, ouverture.»

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