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Vive la controverse!

La politologue Eve Seguin critique le mythe de l’inculture scientifique du grand public.

Par Claude Gauvreau

15 mars 2016 à 10 h 03

Mis à jour le 15 mars 2016 à 13 h 03

Eve Seguin ne souscrit pas à la conception selon laquelle les controverses autour du mouvement anti-vaccin et des changements climatiques démontreraient combien l’information scientifique crédible est mise à mal dans la société québécoise.
Photo: Istock

Établir un programme de chaires en communication publique dédiées à la vulgarisation scientifique. Stimuler l’esprit critique de la population face à l’information que l’on trouve sur le Web ou ailleurs. Démontrer l’apport de la connaissance dans la vie des gens pour vendre la science dans les médias généralistes. Ces propositions, et bien d’autres, ont été soumises à la discussion lors du Forum Les Chercheurs dans la sphère publique, tenu à Montréal en décembre dernier et auquel ont participé plus de 150 représentants des milieux de la recherche, de la diffusion scientifique et de la société civile.

Organisé par les Fonds de recherche du Québec (FRQ), cet événement visait à dégager des pistes d’action afin d’encourager les chercheurs à investir davantage l’espace public en vue de mieux faire connaître et comprendre la recherche scientifique. Selon les FRQ, les controverses autour des changements climatiques, le mouvement anti-vaccin et la popularité de sites Internet pseudoscientifiques démontreraient à quel point l’information scientifique crédible est mise à mal dans la société québécoise. La professeure du Département de science politique Eve Seguin, spécialiste du champ «Sciences, Technologies et Société» (STS), ne souscrit pas à cette conception.

Présente au Forum, la professeure a publié récemment un article intitulé Rapports science et société: le monde de la recherche en difficulté d’apprentissage dans le magazine électronique Découvrir de l’Association francophone pour le savoir (Acfas). La chercheuse y critique la conception répandue dans les institutions scientifiques selon laquelle les chercheurs auraient pour obligation morale de répandre leurs lumières afin de contrer les préjugés, les peurs et les superstitions du grand public.

«Les institutions scientifiques se préoccupent beaucoup de l’inculture scientifique des citoyens, laquelle est régulièrement soulignée et déplorée, notamment au moyen de sondages où sont vérifiées leurs connaissances scientifiques et leur familiarité avec certains développements technologiques», observe Eve Seguin. Cette ignorance commanderait d’inculquer à la population une culture scientifique dont la vertu première serait l’adhésion au règne de la raison, lequel caractériserait l’univers feutré de la science. «Or, le monde de la recherche se caractérise aussi par des passions, des luttes de pouvoir et une compétition féroce», dit la professeure.

L’approche défendue par les FRQ s’apparente à celle promue il y a 30 ans par la Royal Society of London, rappelle Eve Seguin. «Troublée par l’apparent manque de connaissances scientifiques du public et de ses implications prétendument désastreuses, la société savante avait mis sur pied un comité présidé par le chercheur Walter Bodmer pour analyser la situation. Publié en 1985 sous le titre The Public Understanding of Science, le rapport Bodmer formulait une série de recommandations soulignant que la communication avec le public était du devoir des chercheurs.»  

Situation schizophrénique

L’appel à une plus grande diffusion des connaissances scientifiques place les chercheurs dans une situation que la professeure qualifie de schizophrénique. «La diffusion des savoirs hors des murs universitaires, dans les médias notamment, fait désormais partie des tâches que les chercheurs sont tenus d’accomplir, observe-t-elle. Quand un chercheur soumet une demande de subvention au CRSH, il doit élaborer un plan de mobilisation des connaissances qui prévoit des activités de diffusion scientifique pour les quatre ou cinq prochaines années. S’il se dérobe à cette tâche, cela jouera contre lui. Par ailleurs, lorsque le chercheur est évalué dans son université, cette activité est souvent ignorée, voire méprisée.»

Comment résoudre ce problème? «On pourrait demander aux universités de considérer la diffusion scientifique comme faisant partie intégrante de la tâche professorale», souligne la chercheuse. Le document préparé par les FRQ pour le Forum suggérait également que les activités de vulgarisation scientifique soient reconnues au même titre que les conférences scientifiques.»

Eve Seguin reconnaît l’importance de diffuser les résultats de la recherche ainsi que la nécessité d’une couverture médiatique de l’actualité scientifique. «Cela dit, les gens qui suivent cette actualité sont pour la plupart déjà convertis. Il s’agit souvent d’amateurs de science ou de chercheurs qui s’intéressent à d’autres domaines que le leur.»

La professeure privilégie la voie de la production et du transfert de savoirs qui répondent à une demande d’expertise de la part de différents regroupements. «Le Service aux collectivités de l’UQAM, par exemple, facilite l’accès aux connaissances scientifiques auprès des syndicats, de groupes de femmes et d’organismes communautaires. En Europe et ailleurs, de nombreuses universités ont créé des “boutiques de science” qui permettent à des groupes sociaux d’avoir accès à des connaissances scientifiques produites notamment par des doctorants, qui voient cette activité créditée dans leur formation doctorale.»

Diabolisation des controverses

Dans son article, Eve Seguin déplore la «diabolisation des controverses», laquelle repose sur un «fétichisme du consensus», dit-elle. «On croit, à tort, qu’une plus grande culture scientifique permettrait de prévenir l’émergence des controverses technoscientifiques publiques. En témoigne cette suggestion présente dans le document des FRQ présenté au Forum: Intégrer un volet communication grand public dans les aspects de recherche des stratégies gouvernementales (stratégie maritime, stratégie biopharmaceutique, etc.) dans lesquelles les Fonds sont impliqués

Les controverses centrées sur des développements technologiques ou scientifiques ne sont pas un phénomène nouveau et font partie du jeu démocratique, soutient la professeure. «Depuis les années 1960, plusieurs facteurs ont contribué à leur intensification dans l’espace public: hausse du niveau de scolarisation des populations, développement de la classe moyenne, multiplication des sources d’information, émergence du mouvement écologiste. Malheureusement, les institutions scientifiques, dans la foulée du rapport Bodmer, jugent les controverses comme des situations anormales et les attribuent aux attitudes irrationnelles du public.»

Dans le cas du réchauffement climatique, il ne sert à rien de déplorer l’ignorance des citoyens ordinaires, souligne Eve Seguin. «La bonne question à se poser est pourquoi les dirigeants politiques ne font rien ou très peu dans ce dossier, dit-elle. Les institutions scientifiques doivent interpeller les pouvoirs publics et les forcer à parler de choix politiques et de mesures technoéconomiques pour réduire l’émission des gaz à effet de serre.»

La participation aux controverses publiques constitue pour les citoyens la meilleure façon d’acquérir des connaissances scientifiques, affirme la chercheuse. «Quand on décide de participer à la controverse sur la gestion des déchets et la surproduction des emballages plastiques, se familiariser avec la chimie des polymères devient presque une nécessité. Les controverses génèrent une culture scientifique bien différente de celle promue par le monde de la recherche. Les connaissances obtenues ne sont pas déposées dans un fonds inerte, mais répondent à un objectif concret et sont mobilisées dans une activité signifiante.»

Experts et profanes

Eve Seguin critique le mur dressé entre une minorité d’experts et la masse des profanes. «Cette opposition permet de sacraliser le pouvoir des experts, affirme-t-elle. Pourtant, avec l’hyperspécialisation des savoirs, nous sommes tous, fondamentalement, des profanes. Chaque chercheur devient lui-même un profane dès qu’il s’aventure hors de son champ de spécialisation.» 

Plusieurs recherches menées dans le champ STS indiquent que rien n’empêche les citoyens d’avoir une compréhension sociale et politique des sciences. «Peut-être que plusieurs personnes ne peuvent pas expliquer la différence entre un virus et une bactérie, mais elles sont capables d’évaluer à qui profitent certains développements scientifiques et quels sont les ancrages institutionnels de la science. Les citoyens font, par exemple, beaucoup plus confiance aux chercheurs universitaires qu’à ceux des grandes entreprises biotechnologiques», note la professeure.

D’autres études dans le champ STS montrent que les profanes peuvent acquérir des savoirs spécialisés leur permettant de discuter avec les scientifiques et même de contester leurs vues, souligne Eve Seguin. «L’Association française contre les myopathies (maladies neuromusculaires), qui réunit depuis une trentaine d’années des malades et des parents de malades, a réussi à mobiliser des chercheurs et à amasser des fonds pour financer la recherche génétique et équiper des laboratoires, alors que rien n’avait été fait auparavant. Pensons aussi aux groupes de patients atteints du sida, dont l’action au cours des années 90 a permis de modifier la méthodologie des essais cliniques pour tenir compte du point de vue des malades.»

La professeure croit qu’il faut se libérer de l’idée que l’on doit inculquer à un peuple ignare la culture scientifique. «Le savoir doit plutôt être mobilisé pour développer un travail en commun avec des groupes – associations de citoyens, ONG, petites entreprises – qui ont besoin de connaissances dans différents domaines. Voilà qui permettrait de rétablir l’équilibre entre profanes et experts.»

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